Figueres, une demi-journée dans le rêve de Dali
dimanche 18 octobre 2026 |
À demi-heure de Gérone en train, Figueres est une excursion parfait'e au départ de Gérone. Cette petite ville catalane abrite le musée le plus surréaliste qui soit : le Théâtre-Musée Dalí.
Extraordinaire est d'ailleurs un mot bien faible. Car ce musée ne ressemble à aucun autre. Et pour cause : Dalí lui-même l'a imaginé, dessiné, décoré, aménagé, et continuellement enrichi pendant près de trente ans.
Figueres, capitale de la fantaisie dalinienne
Le Théâtre-Musée Dalí est aujourd'hui le cœur battant de Figueres. Et sa fantaisie, sa folie même, semblent avoir gagné toute la ville.
Les touristes se photographient devant l'étonnante tour Galatea, dont les murs rouges sont couverts de petits pains dorés et le toit couronné d'œufs gigantesques. C'est aussi là, au pied de la tour, que l'on retrouve les grandes lettres formant le nom de Figueres, passage obligé des photos souvenirs. Difficile d'imaginer meilleur emplacement !
Mais pourquoi Salvador Dalí, artiste mondialement connu et habitué des grandes capitales, a-t-il choisi cette petite ville catalane pour installer le siège de sa fantaisie ?
D'abord, parce que Figueres est sa ville natale. Dalí y voit le jour en 1904, y grandit et y présente ses premières peintures en 1919, alors qu'il n'a que quinze ans.
Ensuite, parce que Figueres est venue le chercher.
Au début des années 1960, la municipalité souhaite rendre hommage à son plus célèbre enfant. Le maire envisage de lui consacrer une salle dans le futur musée de l'Empordà. Une proposition raisonnable, somme toute. Mais Dalí n'est pas homme à se contenter d'une salle dans un musée.
Il décide d'en créer un tout entier.
Pour cela, il choisit les ruines de l'ancien théâtre municipal, un bel édifice néoclassique du XIXe siècle, ravagé par un incendie à la fin de la guerre civile espagnole.
Le choix n'a rien d'anodin. C'est précisément dans ce théâtre que Dalí avait présenté ses premières œuvres, et juste en face se trouve l'église Sant Pere, où il avait été baptisé.
Il y a donc une belle continuité dans cette histoire : Dalí revient là où tout a commencé, pour y créer l'œuvre la plus monumentale de sa carrière.
Le plus grand objet surréaliste du monde
Le projet commence à prendre forme au début des années 1960. Les travaux s'accélèrent à partir de 1970 et le musée est officiellement inauguré le 28 septembre 1974, en présence de Dalí et de Gala.
Mais l'artiste est loin d'en avoir terminé avec son œuvre. Pendant les années suivantes, il continue d'ajouter des sculptures, de décorer des salles, d'imaginer de nouvelles installations.
C'est un peu comme si Dalí avait décidé de réaliser son rêve. Sauf que cette expression ne signifie pas exactement la même chose pour lui que pour le commun des mortels.
Pour la plupart d'entre nous, réaliser son rêve, c'est accomplir quelque chose d'ambitieux, mais encore relativement cohérent. Éventuellement un peu fou, mais dans des limites raisonnables.
Pour Dalí, réaliser son rêve, c'est construire quelque chose d'onirique et de solide à la fois. Donner une existence matérielle à son imagination la plus débridée.
Il qualifie lui-même son musée de « plus grand objet surréaliste du monde ».
Et il ne faut sans doute pas chercher de meilleure définition.
Un théâtre où tout devient spectacle
Car le Théâtre-Musée Dalí est à l'image de son créateur : bluffant, déroutant, impressionnant, parfois perturbant, souvent émerveillant.
Dès la cour intérieure, aménagée dans l'ancien parterre du théâtre, le ton est donné.
Au centre trône une Cadillac noire, transformée en Taxi pluvieux. Un mécanisme permet de faire tomber la pluie à l'intérieur de la voiture. Au-dessus, perchée sur un improbable échafaudage, flotte la barque de Gala, de laquelle pendent des gouttes d'eau factices.
Des personnages dorés occupent les fenêtres de l'ancienne façade intérieure, tandis qu'une série de lavabos blancs dessine une étrange couronne au-dessus de la scène.
Le tout est dominé par une immense coupole géodésique en verre, composée de centaines de triangles, qui rappelle à Dalí les yeux d'une mouche.
On ne sait plus très bien si l'on se trouve dans un musée, un décor de théâtre, un rêve ou un gigantesque canular.
C'est probablement l'effet recherché.
Derrière la cour, l'ancienne scène du théâtre abrite une immense composition peinte par Dalí pour le ballet Labyrinthe. Plus loin, les plafonds deviennent eux-mêmes des œuvres d'art. Celui du Palais du Vent, notamment, représente Dalí et Gala suspendus dans le ciel, vus d'en bas, comme si le visiteur contemplait une apparition au-dessus de sa tête.
Dalí ne s'est pas contenté d'accrocher des tableaux dans un bâtiment. Il a transformé le bâtiment lui-même en œuvre d'art.
Entrer dans l'imagination de Dalí
Au fil des salles, on traverse différentes périodes de l'œuvre du peintre, de ses premières recherches à ses compositions les plus célèbres.
On retrouve ses paysages, ses personnages étranges, ses illusions d'optique, ses références à la Renaissance, et bien sûr ses nombreux portraits de Gala, sa femme, son modèle et sa muse.
Certaines œuvres sont immédiatement reconnaissables. D'autres, beaucoup moins connues, réservent de véritables surprises.
Mais ce qui rend la visite si particulière, c'est que Dalí joue constamment avec notre regard.
Une des salles les plus étonnantes est consacrée à Mae West, célèbre actrice américaine dont il avait transformé le visage en appartement surréaliste dès les années 1930.
Avec l'architecte Òscar Tusquets, Dalí a donné vie à cette fantaisie. Les lèvres deviennent un canapé rouge, le nez une cheminée, les yeux deux tableaux. Une gigantesque perruque, réalisée par le coiffeur Lluís Llongueras, complète l'ensemble.
Il faut prendre du recul et regarder la pièce depuis un point précis pour voir apparaître le visage de l'actrice.
Ailleurs, les portes, les miroirs, les plafonds et les couloirs multiplient les surprises. On avance, on revient sur ses pas, on regarde sous un autre angle. On découvre parfois une seconde image là où l'on croyait n'en voir qu'une.
Le musée ne suit d'ailleurs pas un parcours chronologique strict. Dalí voulait que chacun y circule à sa façon, comme dans un rêve dont les scènes s'enchaînent sans obéir tout à fait à la logique.
Dalí, mais pas seulement
Le Théâtre-Musée réserve aussi une surprise à ceux qui pensent venir admirer exclusivement des œuvres de Salvador Dalí.
L'artiste y a également installé des tableaux de peintres qu'il admirait, certains issus de sa propre collection. On peut notamment y voir des œuvres du Greco, de Bouguereau ou de Meissonier, ainsi que des créations d'artistes contemporains comme Marcel Duchamp.
Et Dalí a fait de la place à ses amis.
C'est notamment le cas d'Antoni Pitxot, peintre catalan qui l'a accompagné dans la création du musée et dont les œuvres occupent une salle entière.
Pitxot avait une technique étonnante : il assemblait des pierres et des rochers pour former des personnages, des corps, des scènes parfois mythologiques, avant de les reproduire en peinture.
Dans l'un de ses tableaux, une femme de pierre tient un enfant contre sa poitrine. Elle m'a immédiatement rappelé la mère allaitant son enfant dans La Tempête, le célèbre tableau de Giorgione, peint au début du XVIe siècle.
Je ne sais pas si le rapprochement est volontaire, mais la similitude des attitudes est troublante. Et ce dialogue entre peinture ancienne et imagination contemporaine semble parfaitement à sa place dans l'univers de Dalí.
Le dernier rêve de Dalí
On se promène dans ce Théâtre-Musée comme dans un rêve. Parfois agréable, parfois oppressant. Certaines salles amusent, d'autres fascinent, d'autres encore mettent vaguement mal à l'aise.
Mais jamais on ne s'ennuie.
On ressent surtout que Dalí a mis une énergie extraordinaire dans ce projet, qu'il a voulu en faire bien davantage qu'un musée consacré à sa gloire : une œuvre totale, un monde à part entière, où la réalité se plie aux caprices de son imagination.
Et ce voyage dans l'esprit du maître prend une dimension encore plus émouvante lorsqu'on découvre que Salvador Dalí est enterré dans son propre musée, dans une crypte aménagée sous l'ancienne scène du théâtre.
Après la mort de Gala en 1982, Dalí avait quitté leur maison de Portlligat pour s'installer au château de Púbol, qu'il avait offert à sa femme. Deux ans plus tard, à la suite d'un incendie qui l'avait grièvement blessé, il était revenu à Figueres, dans la tour Galatea, attenante au musée.
C'est là qu'il a vécu les dernières années de sa vie, jusqu'à sa mort en 1989, à l'hôpital de Figueres.
La boucle est ainsi bouclée.
C'est à Figueres que Dalí est né. Dans ce théâtre qu'il a exposé ses premiers tableaux. Sur les ruines du même théâtre qu'il a construit son œuvre ultime. Et sous la scène de ce théâtre qu'il repose aujourd'hui.
À moins qu'il ne continue, quelque part, à rêver son Théâtre-Musée.